Le projet Morgenstern - David Khara

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

Le projet Morgenstern - David Khara

« Si la guerre est horrible, la servitude est pire » : Le projet Morgenstern, de David S. Khara.

Un an et demi après Le projet Shiro, le très attendu Projet Morgenstern vient clôturer la trilogie initiée par Le projet Bleiberg à l’automne 2010. Bien entendu, je me suis précipité dessus. Et bien entendu je l’ai lu très vite. Ce que j’ai amèrement regretté. Car il y avait longtemps que je n’avais pas éprouvé un vrai pincement au cœur en voyant apparaître le mot « fin » à la dernière page d’un roman. Oh, j’ai bien essayé de faire durer le plaisir, de prendre le temps de l’effeuillage, d’être gourmet plutôt que gourmand, mais ça n’a servi à rien. Une fois tombé dans le piège d’une telle lecture, il est quasiment impossible de s’en extraire. Le projet Morgenstern, ce n’est pas un roman, c’est une machine de guerre.

Certes, une telle expression peut sembler brutale, voire mal adaptée en l’occurrence, tant l’humain occupe une place centrale dans les « Projets » de David S. Khara. C’est vrai. Car loin de verser dans un nihilisme désespéré, l’auteur n’a de cesse de nous présenter, tout au long de cette trilogie formant un tout indissociable, des personnages qui refusent de baisser les bras. J’écris d’ailleurs « personnages », après avoir été tenté de préférer « personnes », tant Eytan Morgenstern et ses compagnons de lutte paraissent proches de nous, crédibles et attachants. Merveilleux paradoxe, et étrange interaction, grâce à une œuvre de fiction qui nous apporte l’évasion rêvée, tout en nous replongeant de loin en loin dans une poignante réalité…

Que l’on ne se méprenne pas, je ne fais pas allusion à ces larmoyantes « études de caractères », chères aux élites autoproclamées de la littérature, mais au concept du « livre choral », dans le sens collectif du terme. Au cinéma, un « film choral » implique un grand nombre de personnages, tous importants. Et ça tombe bien, puisque l’auteur des « Projets » n’abandonne jamais aucun d’entre eux sur la voie sans issue de la figuration. Car dans Le projet Morgenstern, tous les protagonistes possèdent une épaisseur presque tangible.

De Jacky et Jeremy, le couple « rescapé » du Projet Bleiberg, pris ici en tenaille entre certaine branche de l’armée américaine et une organisation encore plus opaque, à Avi et Eli, véritables frères d’armes et incarnations vivantes de la fiabilité, de Janusz et Vassili, braves parmi les braves, à Karl-Heinz Dietz le chasseur nazi et Eytan Morgenstern l’ex-cobaye devenu chasseur de nazis, ce roman, véritable « deux en un », à la fois préquelle et séquelle (dans les deux sens du terme) bouillonne, foisonne et passionne. Dans cet ultime chapitre (que cet « ultime » est désagréable à écrire…), Eytan devient encore plus central, faisant figure à la fois de chasseur et de proie, et sa constitution… particulière aiguise les appétits des monstres d’hier et d’aujourd’hui. Et le passé de continuer à nourrir le présent en boucle, dans un éternel recommencement d’expérimentations abominables…

L’auteur utilise d’ailleurs l’expression de « science cachée » pour définir certains des thèmes traités durant cette trilogie, et dans ce livre en particulier. Sans doute a-t-il raison, d’autant que son intrigue repose sur une architecture solidement documentée étayée d’exemples éloquents et concrets. Les signes sont là. Et il ne s’agit pas d’une fumeuse prophétie apocalyptique de plus. Le transhumanisme est bel et bien une réalité. Néanmoins, en bon vieux sceptique, je préfère pour ma part prétendre que ce qui n’a pas encore été révélé au grand public relève plutôt de la Science-fiction, ou à tout le moins de l’anticipation.

Mais ce ne sont là que des étiquettes, et ce livre est bien plus que cela. Thriller, espionnage, aventure, Science-fiction (ici, l’auteur préfèrera « prospective », ou peut-être « politique-fiction », et on ne va pas se fâcher pour si peu), action, Histoire avec un petit ou un grand « h », David S. Khara joue avec les genres en virtuose, et bat les cartes du passé afin de mieux redessiner celle du monde actuel. Lequel n’est pas si différent de celui de nos grands-parents, car bien sûr « ceux qui oublient le passé se condamnent à le revivre »…

Et comme Eytan Morgenstern est le colosse aux pieds d’argile le plus sacrément sympathique de toute la fiction française contemporaine - et sans doute, dans la vraie vie, le meilleur ami que l’on puisse espérer - il va être bien difficile de le quitter, même si son auteur lui a ménagé une sortie de scène en forme d’apothéose. Reste maintenant à savoir si David S. Khara se sent capable d’abandonner un tel personnage… Oui, ceci est une bouteille à la mer. Qui sait, peut-être qu’un jour elle parviendra jusqu’à une petite île perdue au large des côtes irlandaises…

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