Justine Niogret

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

Justine Niogret

De rouille et d’os : Justine Niogret, forcément.

Certains prétendent que Justine Niogret fait dans la Fantasy. Je pense qu’ils ont tort. Ou alors il s’agit dans son cas d’une Fantasy si farouche et sauvage qu’elle fait valser toutes les étiquettes. Parce que Justine, les petites fées en sucre et les gros nains rigolards, ça ne l’intéresse pas. Ses textes sont viscéraux, indomptables… et inclassables. Les bons vieux adjectifs clichés (« dark », « heroic », j’en passe et des plus saugrenus) aggravant souvent la cause d’une Fantasy contemporaine qui n’en finit plus de bégayer l’héritage de Tolkien glissent comme de l’eau de pluie sur l’armure inoxydable de Dame Niogret.

Elle-même ne se considère d’ailleurs pas comme un auteur de Fantasy. Son cœur penche du côté de l’Histoire, même si c’est une Histoire que l’on n’a pas l’habitude de rencontrer dans les manuels scolaires. En effet, Justine a coutume de promener son lectorat dans un domaine où le rêve - sa vision fantasmée de l'histoire - rencontre la réalité - sa connaissance objective de l'histoire. Et ça fait des étincelles. Car sa signature très singulière lui permet d’allier métaphores « éthérées » et séquences de pure brutalité. Alternant des fulgurances d’une grande sécheresse où les mots claquent comme des coups de fouet et quelques passages plus apaisés, elle parvient grâce à son sens de l’harmonie à un équilibre aussi charnel que poétique.

L’auteur dit en outre que sa « manière » relève du symbolisme. Mais un symbolisme brutal et intime à la fois, qui emporte et qui accroche, bien loin de toute dérive abstraite et hermétique. Son style tout en saccades et en ruptures de ton anime ses peintures au couteau d’une vie intense et impossible. Avec tout ce qu’elle donne comme odeurs, matières, fluides, avec la violence de ses descriptions de combats, il est impossible pour le lecteur de rester à l'extérieur. Il entre dans le vif du sujet, autant que le récit lui rentre dans le lard. Quand les personnages se font littéralement « casser la gueule », on le ressent dans nos tripes. Des scènes terribles impulsant une violence et une fureur si sauvages qu’elles renvoient l’homme à sa part de bestialité, mais aussi (et parfois en même temps !) de purs moments de grâce élémentaire, dans le sens originel du terme. Alors du symbolisme certes, mais sur la palette de Justine Niogret il y a des nuances inédites.

Des nuances qui parfois vous conduisent à interrompre votre lecture parce que vous vous sentez comme un boxeur sonné après avoir encaissé un bon gauche-droite. Ou comme un aventurier hypnotisé par les reflets étincelants d’un trésor mythique. Et là vous vous demandez si l’auteur se rend vraiment compte de la puissance de ce qu’elle écrit. Vous ne voulez pas jeter l’éponge, mais vous avez besoin d’un temps mort. Alors vous cherchez une personne qui a lu le même livre pour en parler avec elle. Parce que vous vous dites : tout ça pour moi tout seul, c’est trop. C’est que l’œuvre de Justine est à la fois profondément personnelle et vraiment universelle. Elle comporte quelque chose de lumineux et d’évident qui ravage tout sur son passage et remet les idées en place. Bien que, paradoxalement, elle puisse donner l’impression d’être en train de rêver quand on la découvre.

Car les rêves, parfois, amènent une distance, alors qu'au contraire les écrivains voudraient faire ressentir de la proximité. Certains contournent cet écueil en décrivant des hallucinations. Ce qui est une bonne manière de dépeindre une réalité modifiée, dégradée. Mais Justine Niogret n’a pas besoin de ce subterfuge. Elle n’avance pas masquée. Elle prend les songes à bras-le-corps, les étreint, danse avec eux. Y ajoute de la sueur, du sang et des larmes. Et peut-être d’autres substances moins avouables, aussi. Alors si vous voulez savoir comment elle s’y prend pour donner du corps aux rêves et pour convoquer vos démons familiers, si vous voulez connaître ses filtres magiques, foncez chez votre libraire préféré et saisissez-vous de ses livres avant qu’ils ne se saisissent de vous.

Vous pourrez d’ailleurs constater que leurs titres annoncent franchement la couleur : de Chien du heaume à Cœurs de rouille, de Mordre le bouclier à Mordred, de son hélas introuvable recueil de nouvelles Et toujours, le bruit de l’orage à son fracassant Post-Apo Gueule de truie, difficile de faire plus lapidaire et évocateur à la fois. Quelques pages vous suffiront pour être sensible aux mots contenus dans ces ouvrages, à leur force, à la rage distillée qu'ils portent, mais aussi à cette façon qu’ils ont de toujours toucher leur cible au coeur. Alors, Justine Niogret, une main de fer dans un gant de velours ou l'inverse ? À vous de voir, mais une chose est certaine : ses claques ressemblent à des caresses. Et inversement, donc.

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