La mort en partage - Nécrorian / Jean Mazarin

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

Entre deux guerres : La mort en partage, de Nécrorian et Jean Mazarin.

Deux romans. Deux pseudonymes. Mais un seul volume et un unique auteur pour mieux évoquer les horreurs de la guerre. Et invoquer les créatures qui s’en repaissent. À l’image des monstres qui le hantent, Djinns est un roman qui vient de loin. Entrepris il y a vingt-cinq ans et destiné à la collection Gore, ce récit était resté inachevé suite à l’interruption de la série. Puis il y eut en 2012 l’affaire des Plaques chauffantes, déjà chez Rivière Blanche, qui marqua le grand retour de Nécrorian. Une résurrection aussi spectaculaire que bien accueillie, car elle prouva avec fracas que le terrible alter ego de Jean Mazarin avait toujours le goût du sang… Ce que ces Djinns extirpés des profondeurs de l’histoire viennent rappeler aujourd’hui.

Algérie, 1957. Des légionnaires venus des quatre coins d’Europe dressent le bilan de leur dernier affrontement avec les fellagas. Soixante-trois morts. Une véritable hécatombe. Pourtant, ce n’est qu’un début. Car un autre ennemi rôde dans le désert, et il est beaucoup plus dangereux. Après avoir interrompu la fuite éperdue du jeune Ali, une équipe décide d’aller vérifier les dires de l’adolescent. Car celui-ci ne cesse de répéter « ils sont tous morts », et ce n’est pas des fellagas qu’il parle, mais des habitants de son village…

Or il s’avère qu’Ali avait raison. El Okbah n’est plus qu’un charnier à ciel ouvert. Et les hommes de Kurt s’aperçoivent avec dégoût que les victimes ont littéralement été réduites en charpie. Cependant, comme la nuit est tombée entretemps, ils n’ont plus d’autre choix que de passer la nuit dans le village. Une décision qu’ils ne vont pas tarder à regretter amèrement.

C’est le moment choisi par l’auteur pour fracturer son récit en nous projetant dans un passé presque oublié. Toutefois, loin d’amener une distance qui viserait à atténuer l’horreur de la situation, les chapitres épousant le point de vue d’Oqba le Conquérant ne font que l’augmenter. Empalements, égorgements, éventrations, viols collectifs : aucun doute, Djinns est bel et bien un roman estampillé Nécrorian, qui n’a rien perdu de sa verve gore.

Mais ces effets ne sont pas gratuits. Car cette débauche d’atrocités permet de remonter aux sources du mal pour mieux dépeindre ses conséquences sur le présent. Et sur l’avenir… Certains lieux sont sacrés, et malheur à ceux qui les profanent par leur présence. Chacun des légionnaires fera ainsi les frais d’une vengeance immémoriale, dont la moins cruelle ne sera pas celle qui, plutôt que des geysers de sang, fera couler une simple flaque d’eau…

Autres temps, autres meurtres avec L’hiver en juillet, qui retrouve enfin son titre initial. Publié une première fois dans l’éphémère collection « Science Fiction » lancée en 1988 par Patrick Siry, l’ouvrage, signé à l’époque Emmanuel Errer, s’appelait bien à l’origine L'hiver en juillet. Ce n’est que lors de sa réédition cinq ans plus tard au Fleuve Noir, au sein de la tout aussi brève collection « Angoisses », qu’il fut rebaptisé Le baigneur. Et afin de mieux brouiller les pistes et effacer le souvenir de sa première vie, il fut cette fois présenté comme un livre de Jean Mazarin. Un seul roman, deux titres et deux pseudonymes fusionnant aujourd’hui grâce à cette version définitive qui s’impose comme le complément idéal à Djinns.

Paris, 1992. Julien est réparateur de poupées anciennes. Un jour, en plein mois de juillet, une femme curieusement emmitouflée en dépit de la chaleur ambiante lui amène un baigneur à la tête enfoncée. Le jeune homme, intrigué par le comportement mystérieux de sa cliente, accepte de s'occuper du poupon. C'est alors que sa vie va basculer. Il se retrouve propulsé cinquante ans plus tôt dans la France de 1942, en pleine furie antisémite. Et cette brèche temporelle ressemble plus à une fracture ouverte qu’à un rêve à l’intérieur d’un rêve…

En lisant L’hiver en juillet, vous sombrerez dans la tourmente d'une période effroyable, vous vous ferez écraser le visage par des bottes à clous, vous aurez peur des loups qui rôdent, vous aurez très froid, même en plein été... Oui, vous penserez parfois à l’auteur de Djinns, pour qui l’innocence n’existe pas. Mais vous songerez aussi aux « Angoisse » du grand Kurt Steiner, pour ce flottement fantastique entre rêve et réalité, et pour l'éclatement de la personnalité du protagoniste principal, perdu entre un passé affreux et un futur impossible. Peut-être même effectuerez-vous un parallèle avec certain récit de Claude Seignolle, intitulé... Les loups verts.

Depuis ma première lecture de L’hiver en juillet, une phrase de Nécrorian me revient de loin en loin en mémoire. Il disait qu’ « un Gore doit être vite écrit, et vite lu ». Alors certes, ce roman, même s’il comporte des scènes terribles, n’est pas un Gore, et j’ignore s’il a été « vite écrit ». En revanche, ce dont je suis certain, c’est que « vite lu » ne signifie pas « vite oublié ». Parce que si j’ai dévoré ce livre en quelques heures, l'image de la femme frileuse continue à me hanter aujourd’hui encore et je crains toujours de sentir la morsure du froid en juillet…

Et si Djinns et L’hiver en juillet n’étaient que les deux faces d’une même pièce ? Dans les deux cas, le passé saute à la gorge du présent pour lui faire sentir son haleine fétide. Dans les deux cas, la brutale intrusion du Fantastique vient achever ceux qu’un impitoyable réalisme aura épargnés. Dans les deux cas, nous avons affaire à un auteur qui prend l’histoire à bras-le-corps et qui ne fait pas de prisonniers. Alors choisis bien ton camp, camarade.

NDLR : Quelques fragments de cette chronique sont issus de la préface de L’hiver en juillet. J’ai en effet eu l’honneur de la rédiger, à la demande du directeur de collection de Rivière Blanche Philippe Ward. J’ai également signé celle de Djinns, sous un autre pseudonyme, mais j’ai préféré ne pas puiser dans ce texte. Ceux qui achèteront le livre comprendront pourquoi.

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