Jérôme Leroy

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

Jérôme Leroy

Noir, cruel et tendre : La grâce efficace/Une si douce apocalypse, de Jérôme Leroy.

Jérôme Leroy est aujourd’hui un auteur qui compte, et je suis de ceux qui s’en réjouissent. Car rien ne me fait plus plaisir que de voir les libres penseurs de talent connaître le succès qu’ils méritent après les avoir vu poser leur empreinte personnelle sur mes genres littéraires de prédilection. Mais commençons par le commencement, puisque ma découverte de cet écrivain passionnant remonte déjà à une dizaine d’années. À la sortie, chez Les Belles Lettres, du double recueil de nouvelles La grâce efficace/Une si douce apocalypse, complété pour l’occasion de l’inédit Travaux pratiques, pour être précis.

« Double recueil », puisque ce volume rassemble deux livres parus en 1999 individuellement chez le même éditeur, dans la collection de poche « Le Cabinet noir », dirigée par Hélène et Pierre-Jean Oswald, dont les amateurs des mythiques éditions NéO se souviennent avec émotion. Car NéO n’était pas qu’un éditeur, c’était un symbole. La preuve que l’on pouvait développer deux catalogues distincts mais merveilleusement complémentaires. Avec de l’Épouvante, du Fantastique et de l’Aventure d’un côté, et du Noir de l’autre. Genres que nous retrouvons en alternance au sein du « Cabinet noir », car Hélène et Pierre-Jean Oswald décident grâce à cette nouvelle structure de tenter un pari fou : celui de la mixité.

Et Jérôme Leroy incarne à lui seul cette louable volonté de décloisonnement. Car la plupart de ses textes doivent autant au Polar qu’à une rude et réaliste Anticipation. Loin de se contenter en effet de n’offrir qu’un reflet du présent, l’auteur a pour coutume d’examiner nos sociétés contemporaines pour mieux imaginer ce qu’elles deviendront demain. Cette démarche, que l’on pourrait qualifier de dystopique, n’exclut pas pour autant une vraie tendresse, rendant d’autant plus déchirants des récits aux issues souvent tragiques.

En effet, l’homme n’est pas un nihiliste, et il s’agit sans doute là d’une de ses plus belles qualités, dont témoigne la saisissante justesse de ton qui caractérise son travail. Tout en sachant conserver les aspects les plus engagés-enragés du Néo-Polar, Jérôme Leroy parvient à s’émanciper de cet héritage encombrant, en faisant entendre une voix singulière portant bien au-delà des voies sans issue du désespoir.

Une véritable valeur ajoutée, qui donne d’autant plus de force et de souffle à ce recueil constitué de quinze perles noires toutes plus ciselées les unes que les autres. Quinze manières de refuser la fatalité, l’ignorance, l’homme-marchandise, la folie des expérimentations génétiques et le délire sécuritaire. Quinze manières de redonner à l’homme la place qui devrait toujours être la sienne : centrale. Et quinze manières de dire pourquoi la femme ne peut qu’être fatale, car sans elle l’homme n’est qu’une coquille vide.

Alors certes, les fenêtres sont ici brisées, comme celles de toutes les maisons peintes en Noir. Sauf que l’auteur les ouvre en grand, ces fenêtres, au lieu d’essayer de les colmater. Et ça fait une énorme différence. L’air peut entrer à l’intérieur, et même s’il est vicié, surtout s’il est vicié, ce n’est pas une raison pour aller se terrer dans la cave. Alors balancez vos combinaisons ignifugées et vos masques à gaz à la poubelle, sortez de chez vous et confrontez-vous au monde. Quel que soit le prix à payer, allez lire Jérôme Leroy dans un bar.

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