Bloodfist, par Jean-Luc Boutel

Publié le par Zaroff et l'infâme Léonox

Jean-Luc Boutel, émérite fondateur du Club des Savanturiers, ne s’intéresse pas seulement au courant littéraire dit du « Merveilleux scientifique ». Ainsi que nous pouvons le constater en parcourant son site « Sur l’autre face du monde », l’homme a d’autres passions. Et comme il est un chroniqueur hors pair, il a le don de savoir les partager. La preuve avec cet article :

La grande qualité de cette collection Trash provient sans nul doute de la diversité des thèmes abordés qui reflètent trois sensibilités différentes, trois approches originales d'un genre que l'on croyait tombé en désuétude, trois visions particulièrement malsaines et glauques sans pour autant faillir à une grande qualité d'écriture. Sorte de trilogie infernale, il est clair que cette nouvelle venue arrive sur le marché en jouant des bras dans la cour des grands et qu'elle ne va pas hésiter à trancher dans le lard des idées préconçues, bousculer la bonne vieille morale et remettre au goût du jour une littérature laissée depuis pas mal de temps sur le banc de l'infamie. Chaque volume possède sa propre identité et il me serait impossible de choisir lequel des ces trois morceaux de steaks j'ai préféré le plus : tous sont saignants à souhait et si l'un commence à dégager une odeur plus fétide que son voisin, ne voyez pas en cela un signe de bidoche avariée mais plutôt celui d'une vigueur étonnante pour un genre ayant plutôt tendance à faire dans la viande froide.

Pour avoir déjà apprécié la nouvelle de l'auteur dans l'excellente anthologie « Riposte Apo » (« Caïn et la belle »), je dois avouer qu'il me tardait de me frotter un peu à la plume de ce passionnant personnage, fin érudit de cinéma, de littérature gore et fantastique et avec qui j'ai eu de nombreux échanges enrichissants et productifs. Mais l'homme cache bien son jeu, car sous des airs d'une gentillesse extrême, se dissimule un auteur à la plume tranchante comme le rasoir et d'une originalité qui vient ici confirmer que certaines prises de risques valent la peine d'être tentées. Pourquoi me diriez-vous utiliser un tel qualificatif ? Tout simplement parce que le procédé narratif de l'auteur est une véritable surprise et qu'il rédige cela comme une réflexion du « héros » dévoilant son ressenti au fil des lignes de manière à plonger le lecteur dans une immersion totale. Brusquement, VOUS devenez le tueur (où du moins c'est l'impression que j'ai eu) agissant comme lui, partageant ses propres réflexions et une perception de tout ce qui l'entoure au travers du prisme déformant de sa pathologie mentale.

Je ne gâcherai pas votre plaisir en vous disant qu'il s'agit ici d'un psychopathe, et d'ailleurs comment pourrait-il en être autrement à la lecture de ses quelques exactions qui parcourent le roman. Bien que distillées avec une parcimonie frisant le sadisme, elles n'en demeurent pas moins violentes et d'une brutalité toute malsaine et le terme n'est pas utilisé à la légère. Dans cette vertigineuse plongée dans l'univers décalé d'un tueur fou agissant selon sa propre logique, le climat général ne peut être que dérangeant et à se laisser ainsi porter dans ce « road movie sanglant » à la funeste conclusion, le lecteur ressent comme une méchante sueur poisseuse et glacée dégouliner le long de son dos : on regarde sans être vu, position du voyeur avide de sensations fortes sans participer de façon directe. Toute la force du roman est cette lente construction du mur que le « tueur » commence à ériger dans son esprit retors. Il y a comme un destin inéluctable qui vient marquer la « bête » de son doigt sanglant, chauffé au fer rouge afin de laisser sa trace indélébile mais surtout pour qu'il se sente comme investi d'une mission de purge non pas divine mais toute personnelle.

Le monde qu'il contemple ou plutôt qu'il subit n'est que pourriture, avilissement, répondant à des critères qui ne lui conviennent pas et décide alors de changer la donne du problème. De cette adolescence perturbée où la lumière va se faire au collège lors de ses premières dissections sur animal de laboratoire (bizarre ça, on le retrouve dans les trois romans....) et d'une relation amoureuse avec une créature aux appétits sexuels ne respectant aucune « règle », sa conviction est qu'il est temps pour lui de passer à la vitesse supérieure et de prendre contact avec un étrange « Gourou ». Mais si ce dernier voit en notre personnage une proie facile, il ignore totalement que la perversion n'est pas simplement de son unique fait. Notre tueur en puissance, fait croire à une sorte de « soumission » et la rhétorique utilisée par son mentor ne manque pas de persuasion, le loup est dans la bergerie et le plus affamé des deux n'est pas forcément celui auquel on pense. L'homme est un solitaire qui ne supporte pas les contraintes que cette « secte » semble vouloir lui soumettre. Il va s'en détacher d'une manière brusque et sanglante suite à une erreur d'appréciation du prétendu « Gourou »

Nous sommes alors abasourdis par la logique implacable de cet homme dicté par un courant de pensées qui ne tolère aucun obstacle. C'est une machine à tuer qui n'éprouve aucune compassion, d'une détermination implacable massacrant ces fragiles créatures comme un moyen d'apaiser cette espèce de « mal-être » et d'atténuer la vision opaque du monde qui l'entoure, le lecteur a l'impression d'une mauvaise descente sous acide, les visions qui par fulgurances traversent certains passages nous entraînent alors dans un univers malsain, dérangeant comme si Clive Barker se mettait à écrire un roman policier, avec la même vison décalée et horrifique, perception d'un cauchemar venant brusquement de franchir les portes de la réalité. Le roman est un parcours initiatique sanglant, une vertigineuse descente dans les recoins les plus obscurs de l'âme et de la perversion humaine.

Comme pour vouloir renforcer cette ambiance glauque et déliquescente, il y a l'écriture de l'auteur qui force un peu les portes d'une certaine perception de l'univers stable qui vous entoure et vous plonge dans une sorte de « terra incognita », peuplée de visons hallucinatoires au rendu particulièrement efficace. A mon avis ce n'est pas tant les actes qui découlent de sa folie qui sont particulièrement spectaculaires, décrire une scène de carnage est un exercice « relativement facile » (sans vouloir minimiser ce genre de descriptifs) mais ce qu'il est parvenu à faire avec des mots, à savoir créer l'univers d'un psychopathe et entraîner le lecteur dans les circonvolutions tortueuses de sa logique donnant lieu à une succession de phrases au contenu qui relèvent de la prouesse descriptive. Les mots ici coulent non pas comme un fleuve tranquille mais comme le Styx à la funèbre destination et dont notre auteur, redoutable Charon au verbiage bien pesé, nous embarque pour un voyage aux macabres rivages.

Son style, où il manipule avec aisance jeux de mots et proverbes dénote sa grande culture d'une langue dont la complexité ne peut trouver meilleure satisfaction que dans l'aboutissement d'un ouvrage d'une telle identité : « Un peu plus tard dans la ville. Un autre jour. Plutôt une autre nuit, le jour c est trop difficile. En fait la nuit aussi ça remue dans tous les sens, mais je préfère avoir le vertige dans le noir, comme ça au moins je ne vois pas le sol. Et puis, la nuit, les artifices sont plus sophistiqués, sous les néons d'épaisses traînées verdâtres relaient en minaudant l'agression mensongère gravée en lettres capitales sur les clinquants panneaux publicitaires. Une escouade de morues sans âge échouée sur les trottoirs écoule sous le manteau une huile de mauvaise foi coupée avec le parfum Prisunic en promotion cette semaine. Tout le monde le sait et tout le monde le tait. Il faut bien que la terre tourne. Il faut bien que les têtes se tournent, et se détournent, dans tous les sens jusqu'à ce que les os craquent, pour tous la peine est capitale, et Guillotin le diablotin se frotte les mains en grimaçant. Il le « faut » ? Il le faux. »

Véritable exercice de style dont la richesse textuelle du roman est sans nul doute sa grande force mais qui pour certains pourra se révéler son unique faiblesse. Il faudra en effet oser ouvrir la porte et entrer dans l'univers de Schweinhund comme dans un bain aussi rouge et épais d'un sang qui commence à se coaguler et se laisser porter par sa plume envoûtante. Vous allez de fait vivre une expérience unique, le fruit de plusieurs années de culture bis, trash et gore avec ce petit plus qui caractérise la patte d'un auteur plus que passionnant car il est parvenu à mettre par écrit, sous la forme d'un roman original et obsédant, toute la complexité d'un esprit d'une logique meurtrière qui ne souffre ni de compassion, de remords ou d'un quelconque sentiment de culpabilité. Dans un final assez surprenant vous découvrirez alors que cette première salve d'une future mythique collection est à la hauteur des ambitions de cette formidable équipe, qui vient enfin renouer avec une ancienne tradition des littératures de l'imaginaire, à savoir réussir à prendre le lecteur par la main, et l'entraîner où jusqu'alors nul n'avait jamais osé aller s'aventurer. Un très grand cru ! Magnifique couverture de Vitta Van Der Vuulv, qui retranscrit avec brio toute l'ambiance violente et malsaine sous-jacente à cette vertigineuse descente aux enfers. Du grand art !

Commenter cet article