Les douze heures de la nuit - Lester L. Gore

Publié le par Léonox

 

Démons et merveilles : Les douze heures de la nuit, de Lester L. Gore.

 

Autant être clair d’emblée : en dépit d’un pseudonyme qui fleure bon le pâté de tête et les tripes fraîches, Lester L. Gore n’entretient aucun rapport avec les garçons bouchers de TRASH Éditions. Le recours à la forme courte et le style concis et dénué de toute outrance utilisé par cet auteur remarquable le situent davantage dans la continuité des grands maîtres américains tels que Lovecraft, Brown, Bloch ou Matheson. Fort heureusement, ces prestigieux parallèles ne nuisent en rien à la singularité et au tempérament des Douze heures de la nuit. Car si Lester L. Gore est de toute évidence un lecteur vorace et de bon goût, il dispose d’une plume et d’une inspiration assez affirmée pour s’affranchir, quand il se transforme en écrivain, de la tutelle écrasante des « Grands Anciens ». La preuve par douze avec ce livre passionnant et subtil, quelque part entre le train fantôme et le musée des horreurs…

La barre est placée très haut avec le premier texte, le bien nommé Dans la peau, sombre histoire de tatouage vivant, dans laquelle l’auteur mêle de manière inextricable et pertinente les angoisses d’hier aux terreurs d’aujourd’hui. Car la peur y progresse à mesure que le dessin s’étend, esquissant d’affreuses superpositions entre les origines cultuelles et culturelles du tatouage, et les motivations identitaires et sectaires contemporaines… Le deuxième récit, Le Berserker, est encore plus époustouflant. Allemagne, 1919. Un jeune tribun populiste et revanchard est abordé un soir par un mystérieux baron. Tous deux sont désireux de redonner à la grande Allemagne son lustre d’antan. S’ensuit un pacte effroyable, à l’issue duquel sera convoquée une créature venue du fond des âges. Une nouvelle aussi magistrale qu’étouffante, qui offre avec brio une relecture sauvage et païenne de l’apocalypse à venir…

Léo puise quant à lui à la source d’un âpre quotidien. Un père indigne, alcoolique et pervers, maltraite sa petite fille Alison depuis des années. Jusqu’au jour où il va franchir la limite. Mais l’enfant dispose d’un soutien inattendu, et le châtiment de l’homme sera terrible… Ici, Lester L. Gore pousse le lecteur dans ses derniers retranchements, dans un registre qui n’est pas sans rappeler celui de Gudule, et maintient la pression jusqu’à la chute. Éprouvant. Après de tels moments, Métamorphoses pourrait être considéré comme un soulagement, même s’il convient de se méfier des apparences. Car certains êtres dissimulent une part d’animalité qui ne demande qu’à ressurgir si l’on sait les stimuler. Une petite route de campagne, un accident, un chat, une jeune femme nue… Il n’en faut pas davantage à l’auteur pour délivrer une histoire tout en nuances où l’inquiétude le dispute à la sensualité.

Le sanctuaire relate pour sa part la révolte du petit peuple contre le tout-puissant envahisseur politico-financier. Un texte réjouissant et malicieux, qui porte un regard plein de tendresse sur la ruralité ouvrière et les croyances oubliées. Plus ironique, Le dernier des Mokélés repose sur un quiproquo tragi-comique. Grâce à l’aide d’une vaillante tribu africaine, un cryptozoologue finira par être confronté à certain animal mythique. Du moins à ce qui reste dudit animal... L’auteur change encore de cap avec Dans le reflux du temps, où, grâce à un paradoxe temporel, un aventurier contemporain pourra aller puiser dans le passé les preuves de son impossible passage par le 16ème siècle. Puis La mort sinueuse renoue avec l’épouvante, en dépeignant de façon crispante la fuite en avant désespérée d’un professeur, traqué par une créature reptilienne tout droit sortie des cauchemars du reclus de Providence.

Der Nachrichter se déroule quant à lui dans les années quarante, durant l’occupation allemande. Un officier SS décide de faire déporter un vieux sculpteur juif. Mais le nazi ne se doute pas que sa victime a mis beaucoup d’elle-même dans son œuvre, et ce n’est pas là qu’une vaine formule… Sans aucun doute l’un des sommets des Douze heures de la nuit, qui rappellera de bons souvenirs aux amateurs du Golem, de Gustav Meyrink. Après ce texte paroxystique, Gibier arrive a priori comme une respiration. Mais Lester L. Gore, en conteur avisé, n’entend pas laisser reposer son lecteur, et il l’entraîne aussitôt dans une traque haletante. Le tout est de savoir qui est le chasseur et qui est la proie. Un récit habile et ramassé, tout entier tendu vers une chute glaçante. Soit une preuve supplémentaire que nous avons ici affaire à un maître artificier sachant parfaitement doser ses charges et où les placer.

Guérison est une nouvelle qui permet à l’auteur de mélanger les genres et de brouiller les cartes. Suspense et Science-fiction s’y marient avec bonheur, avant de laisser place à un humour noir et grinçant digne d’un Robert Bloch. Le patient du docteur Laurent prétend être un extra-terrestre doté d’un fabuleux QI ? Fort bien. Le médecin dispose des moyens pour guérir cet illuminé. Et s’il ne s’agissait justement pas d’un illuminé ? Enfin, L’anneau de Seth vient boucler avec panache la boucle lovecraftienne initiée avec Dans la peau. Quand une bague trouvée par hasard déclenche une série de rêves effroyables, son propriétaire ne s’en alarme pas immédiatement. Mais ces songes ne tardent guère à empiéter sur la réalité…Variation inspirée sur le thème de la mutation monstrueuse, ce récit efficace et concis ponctue de fort belle manière un ensemble à la fois dense, varié et équilibré.

Étant donné l’allure du paysage éditorial français en 2014, la parution d’un tel ouvrage tient presque du miracle. Imaginez un peu : un recueil de nouvelles fantastiques, sans vampires, ni zombies, ni licornes ! Pourtant, si l’écriture ciselée de Lester L. Gore peut bel et bien entraîner son lecteur « dans l’abîme du temps », c’est pour mieux le rappeler au bon souvenir de certaines évidences contemporaines. La moindre d’entre elles n’étant pas qu’il rôde encore devant le seuil de notre 21ème siècle des nouvellistes de talent persistant dans la voie d’un Fantastique en dehors des clous. Certes, ce Fantastique-là est peut-être celui d’hier, mais il sera aussi celui de demain, quand les modes périssables seront retournées au néant dont elles n’auraient jamais dû sortir. N’hésitez donc pas à soutenir la belle initiative des éditions Cécile Langlois. En achetant Les douze heures de la nuit, vous pourrez déguster des nouvelles fantastiques de qualité, tout en accomplissant un acte militant.

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Zaroff a aussi chroniqué ce recueil ici...

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