Présentation de Christophe Siébert (Nuit noire)

Publié le par Léonox

 

Christophe Siébert : le parcours du combattant

 

Christophe Siébert, alias Konsstrukt, se présente comme un « prolétaire de la littérature depuis 2007 ». Je sais pas pour vous, mais moi ça a plutôt tendance à me le rendre sympathique. Alors quand le lascar trouve le moyen de sortir en l’espace d’un an deux recueils consécutifs (l’un de nouvelles – Porcherie, chez kstrkt –, l’autre de poèmes – Poésie Portable, chez Gros Textes) et deux romans (La place du mort, chez Camion Noir, et Nuit Noire, chez TRASH Éditions), je ne suis pas de ceux qui temporisent. J’achète. Je lis. J’édite. Et j’en parle.

Porcherie, je vais pas entrer dans les détails. Parce que le recueil est épuisé. Il comportait dix nouvelles. Dix textes courts, froids, durs et noirs. Dix fragments secs comme autant d’uppercuts, où la violence n’est pourtant pas au premier plan. Et ce n'est pas du tout un reproche, au contraire, cette façon de procéder prouve qu'il n'y a pas besoin d'être lourdement démonstratif pour faire mal avec des mots. D'ailleurs la moitié des nouvelles se terminent par des élisions. Mais ce n'est pas pour autant que les textes de Porcherie s'appesantissent sur les causes. Ici on est dans la destinée écrasée, pas dans la psychanalyse de bazar. D'ailleurs le procédé rappelle vaguement celui des romans condensés de Ballard (même si les thèmes et le rendu n'ont bien sûr rien à voir). En fait, c'est un peu comme si l'auteur nous disait: « voilà ce que j'ai: des bouts de vies en morceaux ». À vous de les recoller. Et moi j'aime bien ça, qu'on me rende responsable, en tant que lecteur. Hélas, Porcherie est épuisé. Alors payez plein de bières à Christophe et dites-lui que vous l’aimez, et peut-être que ça le décidera à le rééditer.

Poésie Portable est quant à lui composé de 107 fulgurances. 107 cris muets ponctués d’une vingtaine d’illustrations saisissantes signées Laure Chiaradia. 107 manières d’entretenir une frustration dynamique plutôt que de se vautrer dans l'assouvissement avachi. Comme l’ironie vicieuse qui te tord le ventre quand tu réalises après un jeûne de vingt-quatre heures que le restau devant lequel tu baves arbore une enseigne « Konsstrukt ». Parce que le style maison est plutôt du genre qui coupe la faim. 107 façons de dire la vérité, rien que la vérité, et de regarder la vie en face sans baisser les yeux, quitte à se les brûler. Poésie Portable, c’est de la prose sans pause ni pose. Une série de visions sans lien entre elles a priori, mais dont la somme constitue un brûlot dévastateur dont l’obscénité n’a d’égale que la terrible justesse.

Vous avez le droit de ne pas aimer Christophe Siébert. Mais pour gagner ce droit il faut d’abord le lire. Et ne pas se contenter d’une poignée de textes. Parce que c’est pas comme ça que ça marche. Certains disent qu’ils n’aiment pas les films de Jesus Franco. D’accord. Sauf que quand on demande à ces cuistres combien ils en ont vu, ils vous répondent « quatre ou cinq ». Mais le petit Jesus, des films, il en a réalisé 200. Et le gars Konsstrukt, c’est pareil. Des textes, il en a écrit des centaines. De toutes les sortes, de toutes les formes, et dans tous les genres. Des centaines de bouteilles à la mer balancées comme autant de cocktails Molotov à la gueule du monde depuis une quinzaine d’années. Des romans, des nouvelles, des poèmes, des trucs plus ou moins classables (comprendre « qui ne rentrent pas dans les petites cases bien propres et bien rangées de la littérature polie-policée »). Le tout avec une constance, une urgence et une intensité qui ne peuvent avoir qu’une seule explication : ce type écrit comme il respire. Dans le sens physique du terme. Si on lui enlève ça, on fait de lui un handicapé.

En ce qui me concerne, j’ai découvert la prose de Christophe Siébert avec Nuit Noire. Et ça m’a fait le même effet que quand j’ai vu Cannibal Holocaust à quinze ans, puis, quelques années plus tard, Whitehouse en concert. J’ai eu l’intuition qu’il ne serait pas possible d’aller plus loin dans ce registre. On était au bout du bout. Et la suite n’a fait qu’enfoncer le clou (rouillé, le clou), de façon encore plus intime et pernicieuse. Parce que trop de lecteurs commettent l’erreur de résumer Konsstrukt à Nuit Noire. Et ce putain de bouquin est tellement extrême qu’il peut en devenir répulsif. Je l’admets d’autant plus volontiers qu’il est fait pour ça. Sauf que « extrême » est pour moi une magnifique qualité. Et qu’il y a plein de manières différentes d’être extrême. Le recueil de nouvelles Porcherie est extrême, lui aussi. De même que Poésie Portable. Et ces poèmes sont d’autant plus troublants que leur beauté brute tend à l’universalité. Parce que je suis loin d’être le seul à avoir estimé : « Bordel, c’est exactement ce que je pense, et j’aurais voulu l’écrire exactement comme ça ».

Alors oui, vous avez le droit de ne pas aimer Konsstrukt. Mais avant de dire ça, confrontez- vous à lui. Balancez vos veaux, vaches, cochons, couvées à la poubelle, brûlez vos œillères et sortez de votre pré carré. Allez prendre un bol de radicalité. Venez tenir compagnie au franc-tireur. Certes, ce n’est pas toujours agréable, mais qui pense encore que la vie doit être agréable ? La vie, cette chienne, doit être une suite d’expériences inédites qui enrichissent. Le reste, du sac. Et avec Christophe Siébert, je vous garantis des moments de lecture vraiment spéciaux. Imaginez que vous puissiez extraire de votre cerveau et de votre cœur vos idées et vos sentiments. Bon. Quand vous aurez procédé, placez-les dans une machine à laver. Ensuite, si vous êtes toujours là (et les vrais aventuriers seront toujours là), mettez le tout dans une essoreuse. À la sortie vous aurez envie de crier « pitié » et « merci » en même temps. Vous allez voir, c’est bizarre mais ça fait du bien.

Commenter cet article