Les dingues - Yves Gibeau

Publié le par Zaroff

 

Gibeau quitte Paris en 1981, après sa retraite de L’express et las des magouilles parisiennes. Il préfère courir les champs boueux que suivre les cocktails de la Capitale. Yves Gibeau écrivit Les Dingues lorsqu’il travaillait à Constellation et le manuscrit resta aux oubliettes car on lui avait déconseillé de le publier à l’époque. Ce roman est paru en 2004.

Narrant un déjeuner cinglant entre le jeune chroniqueur David Haine de la revue France-Univers et son rédacteur en chef Raspaud, Gibeau donne un ton cynique et désabusé au roman dès le premier chapitre. Soupçonnant un talent prometteur, Cassard (le directeur de la revue) débauche Haine de son emploi de plongeur au Provençal. Malgré cela, Haine, trente-cinq ans, oppose au directeur un détachement froid et dénué d’hypocrisie sociale ou salariale. Il a choisi cet emploi peu remarquable comme tous les autres auparavant : uniquement par manque d’ambitions.

David Haine a quitté Hagondange deux années avant, laissant une femme qu’il n’aime pas et un garçon qu’il ne connaît pas. Il leur envoie tout l’argent qu’il gagne et se contente d’une existence simple, misérable et difficile. Ce sont aussi les souvenirs d’un père collectionneur, qui perd sa femme à cause de sa passion dévorante pour les objets au détriment des besoins familiaux. Le jeune Haine est retenu captif en Allemagne et, démobilisé en 1945, décide de fuir à Melun sans revoir sa femme Mathilde et son fils. Le père d’Haine est mort sous un bombardement.

Mais l’ossature de ce jeune roman est surtout un milieu journalistique pourri jusqu’au trognon et l’abdication de Haine que nous reconnaissons sous les traits de Gibeau. Cassard, le directeur, mène tout son petit monde sous sa botte, sous des faux airs de philanthrope. Bassesses, vilénies, rumeurs, misogynie rythment le quotidien du journal sous le recul volontaire de Haine qui se reconnaît néanmoins dans le caractère d’un journaliste alcoolique,Thomas Scalby, que nous retrouverons plus tard dans La guerre, c’est la guerre.

Tous les personnages de cette faune sont médiocres ; la réalité est fardée de désillusions et de défiances sournoises. Malgré un roman posé et pessimiste, j’ai aimé ce livre aux accents humoristiques très forts, au style théâtralisé par moments mais qui se termine d’une manière cruelle envers Véronique, une secrétaire du journal. La dérision se mêle à l’absurde, l’absurde vire au glauque, voire la nausée. « … c’est peut-être en écrivant Les Dingues que Gibeau perd sa naïveté. Paris n’est pas pour lui, pas plus que le monde qui le fabrique : déçu très tôt par l’univers des paysans trop près de leurs sous, il découvre que le milieu des journalistes est habité par d’autres formes de calculs. Lui aussi aimerait être aimé, mais il ne sait pas faire. A vouloir la perfection chez les autres, il finit toujours par être déçu. »

Gérard Rondeau conclut sa préface d’une manière exemplaire en résumant Les Dingues « comme un roman-miroir d’une époque et d’un homme blessé. » Vous le serez aussi en parcourant les dernières pages. Blessé et ulcéré.

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