La place du mort - Christophe Siébert

Publié le par Léonox

 

Christophe Siébert, « prolétaire de la littérature depuis 2007 », présente La place du mort, son dernier livre, paru en mai dernier chez l’excellent éditeur Camion Noir, comme « une série Z existentielle ». Mais c’est aussi un roman noir. Et un sacré morceau de roman noir. Brutal, féroce, radical, impétueux, tout en étant rempli jusqu’à la gueule d’une infinie tendresse et d’une vraie compassion. Car « compassion » signifie « souffrir avec ». Or c’est vraiment de ça qu’il s’agit ici. La place du mort, c’est l’histoire d’une fuite en avant, et dès le prologue on sait que l’issue sera fatale.

Alors on souffre avec Blandine à mesure qu’on découvre son passé fracassé. Et on souffre encore plus quand on réalise que son présent est empreint d’une beauté si fragile qu’il ne peut offrir aucune perspective d’avenir. Oui, j’ai bien écrit « beauté fragile », tandis que certains ne verront là que violence extrême, pornographie déviante et nihilisme martelé. Comme si ces trois notions devaient nécessairement exclure la beauté. Comme si un portrait de femme devait nécessairement être peint en rose pastel. Comme si le féminisme avait pu s’imposer sans jamais s’être fait… violence.

Voilà pourquoi Blandine n’hésite pas à se servir de son corps comme d’une arme. C’est elle qui mène la danse, et qui impose son « Sex, drugs and Electronic Body Music ». Car elle écoute Front 242, et les amateurs – dont je suis – apprécieront la totale cohérence de ce choix. Les mots de Christophe Siébert, coupants et précis comme des rasoirs, épousent à merveille les BPM millimétrés et les samples crypto-politiques du quatuor belge. Et si cette formule énergique et froide constitue la bande-son idéale d’une odyssée tragique aux allures de danse macabre, c’est justement parce qu’elle trouve un personnage capable de faire corps avec elle. À musique « virile », femme forte.

« Les vrais durs ne dansent pas », écrivait Norman Mailer. Et pourtant Blandine danse. Et elle joue. Avec le feu, évidemment. Elle se brûle le bout des seins avec des cigarettes pour mieux se sentir vivante. Elle aime Sammy, qui s’est fait ramasser par les flics. Sammy qui comme elle en a vu – et senti – de dures. Elle ferait n’importe quoi pour le libérer. Vraiment n’importe quoi. Alors elle recontacte son frère, aventurier, ami et… amant. Leurs retrouvailles seront pour eux l’occasion de franchir toutes les limites. Au diable codes sociaux et autres normes morales. Au diable les artifices, et vive le feu. La liberté a un prix, et Blandine est prête à le payer comptant.

La place du mort, c’est ce qui pourrait ressortir d’une collision entre La balade sauvage, de Terrence Malick, et le documentaire consacré aux Sex Pistols L’obscénité et la fureur. Comme si Christophe Siébert avait réussi à organiser une impossible rencontre entre Virginie Despentes et le regretté Jean-Patrick Manchette. Comme s’il ne s’était pas contenté de prendre une part – active, forcément – à leur conversation, mais les avait accompagnés jusqu’au bout de la nuit dans une ultime virée furieuse.

Alors, engagé ou dégagé, La place du mort ? Les deux, mon capitaine. Et enragé, surtout. Enragé sans relâche, sans pitié et sans remords. Enragé comme l’était le terrible brûlot de Pierre Pelot, Le sourire des crabes (sorti en 1977, ça ne s’invente pas), à la trame assez similaire, auquel ce roman frénétique donne un écho strident pour mieux enfoncer le clou dans les paumes du lecteur crucifié. On vous a dit que les derniers Punks étaient morts ? On vous a menti. Il reste Christophe Siébert.

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 170, septembre / octobre 2014.

Commenter cet article

L
Front 242, putain ça me rappelle mes 17-18 ans. Hey poor !
Répondre
L
Un connaisseur, ça fait plaisir.
"Hey poor ! You don't have to be poor anymore ! Jesus is here !"

Quant aux autres samples de "Welcome to paradise" ("I deserve to go to hell", et "No sex until marriage", surtout), ils sont tout aussi adaptés à "La place du mort".

Konsstrukt-Front 242: une rencontre au sommet !