Les "Kaput" - San Antonio

Publié le par Léonox

 

Pour une dent, toute la gueule : Les « Kaput », de San Antonio.

 

Amateurs de San-Antonio, méfiance: ici nous sommes dans le pré-Béru, c'est du Frédéric Dard première époque, un millésime sans concession, sans agent de texture ni sucre ajouté. Les Kaput c'est du brutal, du sauvage, ça fait le genre de taches qu'on ne peut pas ravoir en machine. Parce que le gars Kaput, s'il se met à marmonner des « après moi le déluge » et autres « les femmes et les enfants d'abord », ça veut dire que le déluge il va le déclencher, et que personne ne sera à l’abri.

L’homme n’a pourtant pas toujours été une machine de mort ambulante. Au début de La foire aux asticots, c’est juste un petit truand de vingt-deux ans en cavale. Mais comme il le dit lui-même dès le chapitre trois du roman, il est « devenu féroce rétrospectivement ». Une rencontre décisive va mettre à jour le potentiel d’ultra violence qu’il trimballait depuis toujours au fond de ses tripes. « Cherchez la femme », et vous trouverez, sinon l’arme du crime, bien souvent le commanditaire…

Kaput n’a cependant rien d’une victime. S’il a versé le premier sang sur commande, il n’en éprouve pas le moindre remords. Pire, il a aimé ça. Néanmoins, devenu l’ennemi public numéro un, il doit faire profil bas. Pour un temps seulement, parce que ce n’est pas trop dans son tempérament, ainsi que l’indique clairement le titre du deuxième roman, La dragée haute. D’où un retour en France, qui précipitera notre homme dans les bras de la flamboyante Herminia. Et le verra plonger la tête la première dans une machination aux petits oignons.

Endurci par ces échecs répétés, le tueur va franchir une étape dans Pas tant de salades. Car son parcours sanglant et furieux constitue le sésame idéal pour ouvrir certaines portes dans le Milieu. Et si lesdites portes résistent malgré tout, qu’à cela ne tienne : il suffit de les enfoncer. Parce que le gars Kaput, c’est pas un délicat, et le baron de la drogue Carmoni apprendra à ses dépends, mais un peu tard, qu’il vaut mieux ne pas jouer au plus fin avec lui. Ce que la joliment surnommée Merveille a bien compris sans qu’il y ait besoin d’insister…

Hélas pour le tueur, Carmoni n’était qu’un enfant de chœur comparativement au grand manitou Calomar, qui n’a guère apprécié le traitement de choc réservé à son lieutenant. Et comme la police mange dans la main du narcotrafiquant, Kaput va se retrouver pris entre deux feux. Une nouvelle fuite s’impose, même s’il sait depuis toujours comment l’histoire va finir. Toutefois, bien que le titre de cet ultime livre (Mise à mort) vende quelque peu la mèche, l’ennemi public numéro un n’en est pas moins résolu à vendre chèrement sa peau…

À la fois concentré de rage brute, cri primal et manifeste du Noir « hard-boiled » à la française, cette odyssée sanglante frappe aujourd'hui encore par sa violence sèche comme une série d'uppercuts. Les Kaput, c'est du Néo-Polar avant la lettre, sans l'aspect politique, mais avec double dose de nihilisme. Des romans noirs à réserver aux lecteurs endurcis, qui n'auront pas peur, en manipulant une matière aussi inflammable, de voir cette série de cocktails Molotov sur papier leur exploser au nez.

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 167, mars / avril 2014.

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