Trilogie Noire - Léo Malet

Publié le par Léonox

 

Ô rage, ô désespoir : Trilogie noire, de Léo Malet.

 

La vie est dégueulasse. Le soleil n’est pas pour nous. Sueur aux tripes. Difficile de faire plus explicite. Difficile d’annoncer la couleur - noire, forcément - de manière plus frontale. Et difficile aussi d’imaginer que l’on puisse aller plus loin dans le roman noir sans basculer dans l’horreur pure. Parce que la Trilogie Noire, c’est du tord-boyaux sur papier, de l’essence millésimée, et une tournée du patron servie aussi bien frappée, ça ne peut pas se refuser.

Des personnages écrasés par le destin, si conscients de leurs propres failles qu’ils prennent un plaisir pervers à les agrandir, s’y débattent comme des mouches prises dans la toile d’une araignée. Inadaptés, hostiles, farouches, ils foncent tête baissée vers l’inéluctable, semant la désolation sur leur passage. Ainsi de Jean Fraiger, qui avant de s’abandonner à un suicide effroyable (« Tirez au sexe ! »), a ces mots terribles : « J’aurais tant aimé vivre ».

Mais La vie est dégueulasse. André, à seize ans, le sait déjà quand il sort de prison. Pourtant, il va essayer. Essayer de survivre, essayer d’aimer, essayer de trouver sa place au sein de cette société qui ne veut pas de lui. Plus dure sera la chute. Paul appartient à la même espèce. Celle des petits truands pour qui braquage rime fatalement avec ratage, puis avec carnage. Celle-là même qui dès lors ne fait plus guère de différence entre petite et grande mort.

Narrés à la première personne, ce qui accentue encore leur impact et leur potentiel immersif, ces romans font mal. Très mal. Impitoyables, complaisants, insoumis, ils mettent en scène une triple danse macabre exécutée par tout ce que la banlieue parisienne d’après-guerre pouvait compter de figures tragiques et de laissés pour compte. La Trilogie noire, c’est de la poésie du macadam, c’est ce qui reste répandu au sol quand la tête a cogné une fois de trop sur le mur.

Voilà trois diamants noirs taillés au rasoir, balancés comme des pavés dans la mare, et qui plus de cinquante ans après leur découverte brillent encore d’un éclat qui fait mal aux yeux. Trois romans d'une bouleversante âpreté, d’un réalisme si douloureux qu’il en vient à abolir toute distance pour vous étreindre de l’intérieur. Sueur aux tripes, donc. Bien possible que Léo Malet ait inventé la notion d’ « horreur sociale » en tant que genre, finalement. Car la Trilogie noire, c'est la France d'en bas qui hurle à la mort, mais dans la fange personne ne t'entendra crier. Trois brûlots ravageurs et enragés, écrits en lettres de sang par-delà le bien et le mal, ou quand l'auteur de Nestor Burma crache son Voyage au bout de la nuit.

Trois livres essentiels qui représentent une étape décisive dans mon parcours de lecteur. Parce qu’il y eut pour moi un « avant » et un « après » Trilogie noire. Après avoir dévoré ces trois romans comme un mort de faim, je me suis retrouvé écrasé par leur terrifiant nihilisme, leur tempétueuse intransigeance et leur sauvagerie suicidaire. Merveilleuses et glaçantes qualités que je n’ai eu de cesse de rechercher dans d’autres livres. Autant dire que ma quête fut souvent vaine. C’est là le prix à payer pour certaines lectures. Pour autant, je ne regrette rien. Bien au contraire.

Chronique initialement publiée dans La Tête En Noir n° 168, mai / juin 2014.

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L
J'ai lu &quot;La vie est dégueulasse&quot; qui est effectivement très noir et très rouge (sang). Un bouquin qui n'a en tout cas rien à voir avec les enquêtes fleurs bleues de l'ami Nestor.<br /> Faudrait que je me lise les deux suivants.
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L
Merci pour ton passage et pour ton commentaire.<br /> Si tu aimé &quot;La vie est dégueulasse&quot;, je pense que les autres romans de la Trilogie Noire ne devraient pas te décevoir. Ils sont vraiment dans la même veine. Tranchée, la veine.