Mourir idiot - Yves Gibeau

Publié le par Zaroff

 

"Ils commençaient à rigoler, les gens. J'étais toujours là, pas très jovial d'allure, la peau et les os, mais vivant." Ainsi débute le dernier roman autobiographique d'Yves Gibeau, fils d'un fusilier marin de passage aux environs de Reims, en 1915. Ensuite sa mère épousera l'adjudant Gibeau qui adoptera le bâtard ! La famille a la bougeotte. Orvilliers. Saint Julien dans l'Aube durant trois ans, la naissance du demi-frère, plus de trente déménagements, des tas de métiers. "J'ai voulu récapituler, un jour. Même avec ma mémoire des choses et des gens je suis resté en panne. Je confondais, je mélangeais les dates, les endroits, les maisons, les boutiques."

En parallèle, Gibeau relate sa vieillesse et son arrivée à Roucy, et l'achat de la bâtisse du curé. Les cartons de bouquins (plus de 8000) amenés par des déménageurs en colère. C'est le retour en enfance et l'amour des greniers, des livres de littérature populaire du grand-père Régnault. "Mes premières joies, les véritables, c'est dans les greniers que je les ai connues (...) C'était un refuge, un havre, mon sanctuaire, comme diraient d'autres écrivains, inspirés." Les livres du grand-père, par caisses entières, et disparus au fil du temps après la mort du vieux. Gibeau se fera un point d'honneur à tous les retrouver. "J'y repensais souvent aux livres du grand-père. Et puis un jour, bien que j'aie pris goût à une autre littérature, je me suis mis en quête, torturé par les souvenirs. J'allais explorer dans les salles de vente, les kermesses, sur les quais à Paris, dans les boîtes, chez les libraires d'occasion. Chaque fois que j'en découvrais un roman d'amour ou d'aventures de l'époque, même couverture coloriée et brillante, même odeur, même grain râpeux des feuilles épaisses, je nous revoyais le grand-père et moi, là ou ailleurs. J'avais un petit pincement, un petit grelottement de tristesse. Le regret. Celui de mes jours d'enfant. Celui du temps qui avait passé. Je les ai tous retrouvés. Avec de l'acharnement, de la patience, du pognon aussi. Il serait content le grand-père s'il savait. S'il savait que j'en ai écrit à mon tour des livres. Des histoires qu'il aurait sûrement aimées."

C'est par Avaux-le-Château que commencent les pèlerinages de Gibeau, "les quêtes urgentes d'impressions et de souvenirs.' Mourmelon, Bezannes, Bazoches, Hourges, Reims, Bouzy. "À Bouzy, sur les coteaux de Champagne où le fusilier marin m'avait créé à la va-vite." Puis vient la communion à Champigny, les pensions, la reprise d'une ferme minable dans les Ardennes (dernière lubie de l'adjudant) au grand désespoir de sa mère. Masure sordide, fenêtres étroites et crasseuses, linoléum usé au sol, l'écurie de la jument, une étable "aux trois vaches" et une porcherie sans cochons. L'adjudant devient un apprenti-cultivateur : "Mon père, c'était un fanatique du labeur. Pas très grand, mais costaud en nerfs. Il était le premier debout sans besoin de réveil, prêt comme à l'armée, avalait son café noir de la veille dans un verre à moutarde, de ceux qui pétaient pas au chaud, se roulait une cigarette de gris papier Job, la dégustait, planquait le mégot au fond d'une poche pour le dépiauter plus tard avec d'autres et s'en rouler une supplémentaire, forte et économique, salivait un bon coup dans ses mains, puis se jetait à l'ouvrage, tête baissée." Gibeau est trop délicat pour les travaux, "un nareux" comme disait son grand-père, de son patois à lui.

À l'école d'Avaux, la dernière avant celle des enfants de troupe, Gibeau se régale des livres de l'école rangés dans une petite armoire vitrée au fond de la classe. C'est la découverte de Jacquou le croquant, Le Petit Chose, Les Misérables... livres lus en cachette du père, camouflé dans la paille de la grange. Ça change du Manuel du gradé d'infanterie, seul livre autorisé dans le foyer familial ! Gibeau remerciera son instituteur en obtenant son certificat d'études avec mention "très bien", chose rare à l'époque. Les grandes vacances sont l'occasion pour le jeune Gibeau de s'adonner à une passion qui ne le quittera jamais : la recherche de tout ce que les Allemands avaient abandonné après la guerre de 14. Gibeau recommencera, à cinquante ans, a écumer Verdun et le Chemin des Dames afin de ramasser des reliques. Sa seconde passion c'est le vélo ! Le Tour de France avec les résultats de l'étape dans l'Éclaireur de l'Est. Mais pour posséder un vélo avec l'adjudant, c'est peine perdue et raclées puissantes. Gibeau relate aussi ses souvenirs de cinéma, premiers films vus au collège et premiers émois visuels. On repense au grand-père qui n'a jamais connu cette expérience. Puis vient la première visite médicale réglementaire avant d'aller aux enfants de troupe. Hélas, tout est parfait ! Gibeau est bon pour le service ! L'adjudant est ravi mais la mère est catastrophée et décide de foutre le camp avec valises et provisions. Gibeau mènera son frère chez les grands-parents. Et la mère revient, faut la chercher à Paris... et les disputes reprennent. C'en est trop l'agriculture et l'adjudant décide de reprendre un commerce à Mourmelon.

Gibeau revient sur son arrivée à Roucy, les difficultés rencontrées pour s'intégrer aux autochtones, puis les emmerdes, le voisinage fuyant et la solitude d'un homme incompris et rejeté par la populace. Les opinions se confrontent mais ne se mélangent pas. C'est ainsi. Gibeau est le paria, le Céline de Roucy ! Aide-boulanger, camelot à Mourmelon durant les grandes vacances avant un autre déménagement près de Reims, à Bezannes. Gibeau revient aussi sur ses années ratées d'enfant de troupe, les prostituées, l'amour du cyclisme et les désillusions familiales, sa mère partie et réfugiée chez les bonnes sœurs à Paris... avant de changer d'horizon en reprenant une boutique d'accessoires et petit poste à pompe unique à Paris, sur la route d'Orléans avec l'adjudant qui a pardonné la fugue. Pour Gibeau, c'est le départ pour la guerre. "L'occasion de revenir avec des galons" dit l'adjudant. Gibeau reviendra seulement avec sa peau ! Fait prisonnier, il retrouve son demi-frère, travailleur volontaire en Allemagne, dans une fonderie à Bielefeld. Gibeau est honteux de ce passage à l'ennemi : "Ce con de frère, qui était rentré d'Afrique pour pas manquer au devoir il paraît, et tuer des Boches ! Il passait à l'ennemi d'un coup, demi-tour changement de position, pour une portion de patates supplémentaires. On le savait crevard dans la famille, d'hérédité, fallait qu'il la soutienne sa maousse carcasse, mais à ce point-là !" Au retour d'Allemagne, Gibeau retrouve ses parents replantés à Reims dans un autre commerce d'épicerie. Après une embrouille, il repart à Marseille et exerce plusieurs métiers dont celui de caissier dans un cabaret mafieux tenu par des Corses.

A ressasser les occasions perdues, les tentations au suicide pullulent dans le crâne de Gibeau... plutôt que finir par ressembler aux vieux du pays. Noyade dans l'Aisne ? Pendaison dans le grenier ? Ou alors un soporifique radical ! A moins de préférer le tracteur du Gustave. Mais l'envie de tout recommencer, de tout réécrire taraude aussi l'esprit de l'auteur. Une revanche sur la vie ! Et faut que ce soit la bonne saison ! "Un sale soir d'automne, sombre et gluant, ça peut aider. Je préférais, moi, pas quitter tout dans le froid et la bouillasse. J'irais m'éteindre au soleil, calé sur le perron, en regardant tant que je pourrais encore foncer à ras de terre les hirondelles et les fourmis plein les marches. Je l'avais tellement arpenté mon petit coin de verdure clos dans la muraille. Des allées et venues de taulard ou de malade, interminables, à chambouler de fatigue. Je ruminais, je reniflais une larme souvent, mais je dégustais tout le décor, les buissons de roses et d'orties géantes, les hosties de la monnaie-du-pape, la pierraille frangée de myosotis, la rhubarbe qui s'étendait en feuilles énormes, tropicales il semblait." Les citations punaisées sur les murs toisent Gibeau. Faulkner, Hemingway, Céline, Rubinstein, Bove... certains sont morts d'ailleurs ! Des beaux suicidés ! Gibeau loupe le sien. Whisky et somnifères. Pas assez de tubes ! Puis l'asile, les fous légers. Et Gibeau en ressort, libre comme l'air. "Syndrome dépressif" qu'il écrit le directeur sur le papelard de sortie. C'est pas la mort qui est idiote mais plutôt le sens absurde que l'on y prête. Ce besoin absolu d'y trouver une raison à sa propre mort. Conneries.

Commenter cet article