Chroniques martiennes - Ray Bradbury

Publié le par Zaroff

 

Ce recueil de 26 nouvelles est une pure merveille. L'introduction de Bradbury en début de roman, intitulée "Green Town, quelque part sur Mars ; Mars, quelque part en Egypte" est savoureuse. Nous apprenons beaucoup sur le mystère de la création chez Bradbury : "Plus jeune, au temps où je poursuivais mes études ou vendais des journaux à la criée, je faisais ce que la plupart des écrivains font à leurs débuts : je rivalisais avec mes aînés, imitais mes pairs, m'interdisant du même coup toute possibilité de découvrir des vérités sous ma peau et derrière mes yeux." et surtout l'origine des Chroniques. L'auteur rappelle principalement que, contrairement à l'idée reçue, cette œuvre n'est pas de la science-fiction mais de la mythologie à l'état pur. Ceux qui ont pour habitude de ranger les écrivains dans des catégories sournoises et rétrogrades diront certainement que c'est un auteur du même genre que Richard Matheson... mais ils se trompent... gravement. Les Chroniques Martiennes (parues à la fin du printemps 1950 et encensées par Heard, Isherwood et Huxley) sont, à mes yeux, une mélancolie colorée. Par la magie de sa prose si particulière, Bradbury nous fait humer l'atmosphère de Mars. Nous suons avec lui sous l'immense ciel bleuté de Mars. Mais attention !... sous des travers ou déguisements sensoriels, le tragique guette parfois ! C'est le destin d'une planète qui se meurt avant une renaissance. En ce sens la nouvelle "Les Hommes de la Terre" qui relate la deuxième expédition de quatre Terriens en août 2030 est exceptionnelle ! Nous y retrouvons un humour remarquable de concision dans les dialogues mais la chute est cruelle. L'équipage sonne à la porte de Mrs Ttt et attend des effusions, des hourras car c'est la première fois qu'une expédition humaine arrive sur Mars. Ils éprouvent un besoin de reconnaissance officielle, des félicitations du peuple martien... mais leur déception est grande !... Personne ne s'intéresse à eux. C'est du Kafka sidéral ! D'une drôlerie géniale. Que feriez-vous si, en arrivant sur Mars, vous rencontriez des amis, des parents, des frères... disparus depuis les années 50 alors que vous êtes de la troisième expédition d'avril 2031 ! Ce récit est un joyau de l'horreur... non de l'horreur brute et facile... une terreur simple qui s'immisce dans le raisonnement du lecteur et qui s'épanouit dans les dernières lignes. C'est la terreur la plus difficile à retranscrire et Bradbury a relevé le défi brillamment. "...Et la lune qui luit" est une nouvelle capitale, fondamentale. Elle relate la quatrième expédition en juin 2032... mais Bradbury y dévoile surtout une critique virulente de la société américaine et de l'association tronquée de l'art à la vie... "Pour les Américains, ça a toujours été une chose à part. Quelque chose qu'on relègue dans la chambre du haut, celle de l'idiot de la famille. Dont on prend une dose le dimanche, avec éventuellement un petit coup de religion. Chez les Martiens, tout coexiste, art, religion et le reste." Mais c'est principalement le constat amer d'une humanité désespérée et avide de puissance, castratrice de libertés individuelles, qu'énonce le soldat Spender et qu'il transmet, après sa mort, au capitaine Wilder. C'est à partir de ce moment que les chroniques démontrent une intensité nouvelle et visionnaire et c'est à ça que Bradbury se démarque des auteurs contemporains... sa prose est d'une poésie et d'une féerie rares. "Tout là-haut dans le ciel" est un pamphlet contre le racisme américain envers les noirs. Ce court récit est incroyable de sensibilité et de pertinence. La dernière réplique cédée par le quincailler Teece est d'un ridicule rare et, sur ce coup, Bradbury prend une autre dimension. Il est grand ! Après s'être remis de cette merveille, nous arrivons à un hommage envers Edgar Allan Poe... il s'agit évidemment de "Usher II". C'est une douce vengeance qui ravira les admirateurs des œuvres fantastiques, de Chaney, de Karloff et de l'Imaginaire en général. Cette nouvelle est primordiale : on y devine les prémices de Fahrenheit 451 : "L'ignorance est fatale"...

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Fantasio 22/01/2014 14:01

Un de premiers "coups de coeur" en littérature. Je l'ai lu plusieurs fois. L'univers de Bradbury est très complexe. Poétique, certes mais très noir aussi. Humaniste mais désespéré. Ce livre n'est pas seulement un classique de la SF (plus fantastique que SF d'ailleurs) mais un grand classique de la littérature américaine qui révèle bien des choses sur son époque.
Comme tu l'écris, Chroniques martiennes est juste une "pure merveille".

ZAROFF 20/01/2014 19:24

Je te le conseille vivement. C'est une lecture qui restera en toi tant le style est magistral et beau.

Lekarr 20/01/2014 19:23

Un classique que je n'ai toujours pas lu. Faudrait que je répare cet oubli !